vendredi 1 juillet 2016

Dysfonctionnement hospitalier : la colère d’un chirurgien orthopédiste


Chirurgien orthopédiste, chef de service à l’hôpital Lariboisière à Paris, directeur d’un laboratoire de recherche du CNRS, Laurent Sedel, s’il aime toujours son métier, n’en est pas moins exaspéré par les dysfonctionnements qui le rendent de plus en plus difficile à exercer. 
« Chirurgien au bord de la crise de nerfs » est un état des lieux des incohérences et des dérives de la chirurgie à l’hôpital en même temps que le récit d’un médecin passionné.
FURIEUX des dysfonctionnements de la médecine hospitalière, de la mainmise de l’administration sur les soignants, de la multiplication des obligations et des contraintes bureaucratiques aux dépens des soins, de l’envahissement de la vie hospitalière quotidienne et de chacun de nos gestes par le principe de précaution. Exaspéré par une mauvaise organisation globale, par les incohérences et le caractère inapplicable des lois, règles et protocoles auxquels doivent se soumettre les équipes soignantes et qui ne font que se multiplier, par la cotation des actes, la tarification à l’acte. Par l’absurdité de l’obligation d’EPP pour les médecins hospitaliers qui, comme lui, assistent à au moins sept réunions collégiales par semaine, contrastant avec certaines carences de l’enseignement.

« Au bord de la crise de nerfs » donc, non pas par indiscipline chronique ou du fait d’un caractère paranoïaque, mais parce que cette évolution n’améliore pas la qualité des soins, bien au contraire. Pas de grands discours théoriques, mais le récit du quotidien du chirurgien et de son équipe empêchés par les procédures, tracasseries et restrictions en tout genre. 
Évocations des dysfonctionnements qui font que les patients attendent parfois trois jours avant d’être opérés d’une fracture, restent des semaines, sinon des mois, dans un service d’« aigus » particulièrement onéreux et inadapté, faute de place ailleurs, ou de moyens de transfert, ou de problème administratif de prise en charge, a fortiori pour les plus vieux, les plus démunis, les patients souffrant de troubles mentaux, les étrangers en situation irrégulière, sans parler de ceux qui ont le malheur de cumuler plusieurs de ces caractéristiques !

Bref, l’auteur pointe les absurdités d’un système qui, en dépit de beaux discours, ne place plus, selon lui, ni le patient ni le médecin au cœur du système de soins et voit à court terme. Les indications de la prothèse de hanche en céramique, par exemple, dont on lui doit le développement, progrès tout à fait révolutionnaire, sont en passe d’être restreintes, pour des raisons budgétaires ; au prix de conséquences importantes pour les patients telles que les réinterventions par exemple, augmentant à moyen et à long terme le coût de la prise en charge. Méconnaissance et dévalorisation du métier de chirurgien conduisent logiquement, charge écrasante de travail aidant, à la détérioration du recrutement, explique cet enseignant. Parallèlement, l’aggravation des difficultés de coordination des différentes intervenants au sein de l’hôpital (du brancardier à l’anesthésiste en passant par l’infirmier), du fait de l’accroissement du corporatisme corporatisme, de la réduction du temps de travail, entre autres raisons, sont autant d’éléments qui participent à la dérive et mettent en péril la discipline et le travail d’équipe, indispensables en chirurgie, explique Laurent Sedel.

Une manne mal répartie.
Le chirurgien ne se contente pas de brocarder les dysfonctionnements et les absurdités du système et évoque quelques pistes explicatives. Si la médecine coûte cher, elle peut aussi rapporter gros, selon Laurent Sedel, aux investisseurs, aux lobbys en tout genre, ceux des nouvelles technologies, mais aussi à d’autres professionnels de la santé, assureurs et autres investisseurs. Et la répartition de cette manne financière est de plus en plus inégalitaire, dit-il, les moins favorisés étant finalement les patients. Il émet également une série de propositions constructives pour améliorer la médecine hospitalière : concentration des moyens lourds, même si cette mesure n’est pas populaire, meilleure définition des missions des secteurs privé et public, abandon de la culture de la protection catégorielle (infirmières contre médecins, anesthésistes contre chirurgiens, brancardiers contre anesthésistes, tc.), changement des modalités de rémunération des uns et des autres en fonction de l’activité et de la pénibilité. Tout cela dans l’objectif de soigner, bien, si possible ; de former de futurs praticiens, y compris ceux du privé, afin de « garantir à toute une population une qualité globale de soins » et éviter que le « système ne soit géré par les financiers et les assureurs qui sauront très bien séparer les bons et les mauvais risques ».

Notre système médical est pourtant performant et jusqu’ici assez exceptionnel, souligne avec force l’orthopédiste. L’auteur a pu le mesurer dans sa chair, puisqu’il a récemment bénéficié d’une greffe de foie. Entre chaque chapitre, comme placé là discrètement telle une illustration, ce qui lui donne encore plus de force, figure le récit de cette expérience personnelle de notre système hospitalier. Laquelle s’est bien terminée puisque, heureusement, Laurent Sedel court (15 km) tous les dimanches pour se détendre. Si sa pensée reste critique, sa santé, elle, va bien. Et c’est tant mieux.
« Chirurgien au bord de la crise de nerfs »,
Albin Michel, 270 pages, 17 euros.




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